dimanche 18 octobre 2015

XX - Les convois de la mort





XX. Les convois de la mort

          Abasourdis par cette révélation, Michel Ardan et la princesse, d’un simple regard, s’échangèrent cette question cruciale : que se serait-il passé si la machine temporelle n’était pas apparue à Henri de Chambord ? Aurait-il renoncé au drapeau blanc et au titre de monarque s’il n’avait interprété l’armoirie tricolore et fleurdelisée comme un signe du Ciel envoyé sur un grand oiseau d’argent,
          Le commandant du dirigeable les tira de leur rêverie alternative :
« Nous survolons Angers. Désormais nous pénétrons dans l’espace aérien ennemi. Gare aux mauvaises surprises ! » La princesse se reprit et donna des ordres brefs, appelant par tuyaux sonores tout l’équipage du « Jules Verne » à rejoindre les postes de combat. L’abbé Blanqui récita un « Notre Père ». La tension était à son comble et ce fut Suzon qui se chargea de dérider un peu les occupants de la nacelle de pilotage : « Si les angliches n’ont rien d’autre à nous opposer qu’un cirque de  monstres et un automate rouillé nous n’avons pas grand-chose à craindre !
-J’aimerais partager ton insouciance, intervint la princesse. Mais je ne peux pas oublier le bombardement de Chambord, notre enlèvement, la mort de mon parrain, la montre piégée ! L’ennemi sait beaucoup de choses. On dirait qu’il a toujours un coup d’avance sur nous. Et cela m’inquiète ! La récente attaque de l’automate à Amboise est un mauvais signe…
-Ce n’est pas un automate, coupa Michel Ardan, c’est un homme mécanisé !
-Une marionnette sans fils quoi ! s’amusa Suzon. Il n’y a pas de quoi s’en faire.
-Au contraire ! Je suis sûr que Mécamort est le produit d’une technologie monstrueuse ramenée de l’avenir par Pendulus. Si c’est le cas, il peut nous contrer facilement. Peut-être maîtrise-t-il toujours le voyage dans le temps…
-Je ne crois pas, Monsieur Ardan, reprit la princesse. Les attaques successives qu’il a lancées prouvent même le contraire. Il ne veut pas  que notre dirigeable rejoigne son objectif !
-Et alors ? Qu’est-ce que tout cela signifie, Marieke ? D’ailleurs, tu ne nous a pas encore dit où nous allions avec cette énorme baudruche ?
-Chaque chose en son temps, Suzon ! Et ne sois pas trop curieuse. N’oublie pas que je n’étais pas obligée de t’emmener avec nous…
-Tu n’es pas gentille, Marieke ! Eh bien, puisqu’on ne peut pas discuter, je vais regarder par le hublot le paysage qui lui, au moins… Oh !
-Que se passe-t-il, Suzon ?
-Marieke, Monsieur Ardan, commandant ! Regardez, sur les deux rives de la Loire ! Je n’ai jamais vu ça ! »
           Tous les occupants se précipitèrent vers les hublots et distinguèrent d’abord de lourds panaches de fumée noire avant de reconnaître des dizaines de convois ferroviaires transportant des hommes de troupe et surtout d’énormes obus qui filaient à vive allure vers l’ouest.
« Cette horrible chenille mécanique, c’est en notre honneur ! annonça le commandant.
-Que voulez-vous dire ? s’étonna Michel Ardan. On ne voit aucune pièce d’artillerie. Et aucun canon n’est assez puissant pour…
-Détrompez-vous, Monsieur Ardan, souffla la princesse d’un ton résigné, mon parrain m’avait parlé d’une arme d’apocalypse installée par l’ennemi à Nantes, sur l’île de l’estuaire. Mais rien, jusqu’ici, n’était venu confirmer ses craintes !
-Eh bien, nous allons en avoir le cœur net, s’écria le commandant. Ce sera le baptême du feu du dirigeable « Jules Verne ». J’ai confiance en lui ! Nous passerons, j’en suis sûr !
-Encore faudrait-il que vous arriviez jusque-là, commandant… Et je ferai tout pour vous en empêcher ! »
          Un abominable rictus se dessinait sur le visage de Suzon dont les deux mains de porcelaine venaient de tomber, dévoilant des pinces aiguisées.



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