lundi 21 septembre 2015

XVIII. Anamnèse




XVIII. Anamnèse

          Passé l’effet de surprise consécutif à l’irruption de Mécamort, Michel Ardan, comme par instinct, se rua sur l’intrus sans réfléchir. Il se saisit de lui avec violence et le déséquilibra d’un seul coup. Mécamort lui serra la gorge de ses monstrueuses mains métalliques et provoqua, sans l’avoir cherché, un court-circuit qui projeta les deux adversaires à plusieurs mètres l’un de l’autre, les laissant hors de combat et sans connaissance. Michel Ardan, du fond de ce qui n’était pas tout à fait un coma, sentit affluer un torrent de visions jusque là enfouies dans le secret de sa mémoire. Une ville en flammes ! Paris ? Des coups de feu. Des cris. La guerre civile. Une armée régulière contre des miliciens dépenaillés. Et là, une jeune fille (une infirmière ?) prostrée devant un corps allongé agité de soubresauts. Un milicien blessé. Un rebelle. Mécamort ! Il n’en doutait pas ! Mécamort… Mais sans armure. Il s’approchait de ce tableau vivant qui rappelait la Piétà de Michel-Ange. L’infirmière, une ambulancière ! Elle soignait Mécamort. Défiguré. Mutilé. Une lueur. Intense ! Un rire dément… Une exclamation : « Les Amoureux des ruines ! Qu’ils sont mignons ! »  Douleur. Intense, elle aussi ! Blessé d’un éclat de métal inconnu. A la gorge. Saignements.
 «  Mes modernes Roméo et Juliette ! Trop beaux, pour mourir ici ! Je vais vous sauver ! Ma machine, elle a souffert mais pas encore détruite, la vieille ! »  Rire dément à nouveau. Caricature de voix foraine : «  Pas encoRRe détRRuite ! »
        
  Pendulus, au milieu des ruines, c’est lui ! Il assomme l’infirmière (Juliette), il hisse Roméo-Mécamort et sa « fiancée » à bord d’un engin fumant. On dirait une grande baignoire en fer avec un nez d’espadon. E t des ailes de libellule. Absurde ! Pendulus, Juliette et Mécamort sans armure : tous les trois dans la baignoire. Un dôme en verre opaque se ferme sur l’espadon-libellule. Il explose, disparaît dans un  nuage gris-vert. Toujours la douleur ! Blessure. «  Ici, un blessé ! » La voix d’un soldat. Armée régulière ou rebelle ? Explosions. Lumières des tirs. Bruits lointains : « Mort à la racaille ! » En face : « Vive la Commune ! » De l’autre côté : « A bas la pourriture rouge ! » En face : « Mort aux Versaillais !» Coups de feu. Cris. Plaque de rue illuminée. Regard avant de perdre conscience : « Rue Fontaine-au-Roi ! » Noir. Longtemps. « Michel ». Michel. C’est moi. « Ardan ». Ardan. Ce n’est pas moi ! Où suis-je ? Qui est-ce ? On m’appelle. Je suis penché sur de l’air frais. Je reprends mes esprits. Je regarde en bas vers l’air frais. « Monsieur Michel Ardan, ça va mieux ? On l’a eu ! » Plus bas, la Loire s’allonge. Amboise s’éloigne. « On l’a eu grâce à vous ! » Une silhouette luisante chute sur un gémissement qui grince. « On l’a eu cette saleté d’automate ! » Un point noir et la  Loire absorbe Mécamort. Je suis revenu. Chez moi. Chez moi ? Ma gorge me fait souffrir. Je ne peux plus parler. Si. Voilà… «  J’ai… je sais… j’ai retrouvé… la mémoire… Je crois ! J’ai…
- Anamnésis, Monsieur Ardan ! Anamnésis !
- Princesse ? Anamnésis ? Quel est ce mot étrange ? Anamnésis ! Le mot de passe ! Quand le processus serait enclenché ! Anamnésis ! Oui… l’Anamnèse, la mémoire revient, comme je reviens.
- D’où ? Monsieur Ardan. D’où revenez-vous ?

-  De Paris en 1871, pendant la Commune, où j’ai laissé échapper le Docteur Pendulus !

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