lundi 13 juillet 2015

Episode 9 - Au dessus de la Loire

Le temps était superbe en cette matinée estivale et Michel Ardan, grisé par la douce brise de ce voyage d’altitude, en avait presque oublié l’objectif premier. A ses côtés, Jules Verne scrutait l’horizon sans dire un mot. Les deux hélices de l’Albatros  étaient curieusement très peu bruyantes et l’aéronef glissait avec légèreté à une centaine de mètres au-dessus de le Loire qui déployait ses eaux tranquilles dans la lumière du matin. Ce fut le pilote qui mit fin à cet étrange atmosphère de paix mêlée d’angoisse : « Monsieur le Ministre, je me permets de vous rappeler que si nous maintenons le cap actuel, nous allons bientôt survoler l’enclave d’Amboise et vous n’ignorez pas combien sont redoutables les canons postés sur la terrasse du château !
-Je ne l’ignore pas, commandant. Mais je compte bien retrouver la trace de nos deux fugueuses avant de saluer ce traître de préfet du Clos-Lucé qui a vendu sa ville à la Nouvelle-Bretagne.
- Sauf votre respect, Monsieur le Ministre, je vous trouve bien optimiste en qualifiant son altesse et sa suivante de fugueuses. Je crains, quant-à-moi, le scénario de l’enlèvement…
-Vous n’avez sans doute pas tort, commandant, mais qui sait, dans le monde troublé où nous vivons, si les choses sont à ce point différentes. Qu’en pensez-vous, Monsieur Ardan ?
-J’avoue avoir du mal à me prononcer. J’essaie de raisonner le plus calmement possible mais er ne parviens pas à me faire à l’idée que ce monde troublé, comme vous dites, est bien le mien. J’ai l’impression, au moment où je vous parle, de vivre dans l’un de vos romans, prisonnier d’une gravure de la collection Hetzel dont je raffolais quand j’étais gamin ! »
          
Jules Verne partit d’un grand éclat de rire : « Cher Monsieur Ardan, si vous vous entendiez ! Dire qu’avant votre départ, vous vous entêtiez à balayer d’un revers de main toutes les mises en garde que je vous adressais, en particulier celle concernant le désordre psychologique consécutif à la mission pouvant aboutir à une impossibilité momentanée de discerner le réel de l’imaginaire. Cependant…
-Monsieur le Ministre, s’écria le pilote, regardez là-bas en face de nous ! Je n’aime pas ça ! Je n’aime pas ça du tout ! »

          
Deux points lumineux sillonnant le ciel à grande vitesse se dirigeaient vers l’Albatros. « Manœuvre d’évitement ! » s’écria Jules Verne. Mais, malgré la dextérité du pilote qui mit cap vers le sud, les deux lumières continuaient leur progression, comme aimantées par l’aéronef. Les deux tireurs d’élite lâchèrent quelques rafales inutiles avant que Jules Verne ne prît la décision fatidique : « Messieurs, il nous faut évacuer l’Albatros ! J’avais entendu parler de bombes volantes utilisées par l’ennemi mais jusqu’ici, j’avais cru à de mauvaises rumeurs. Gagnons immédiatement les barges de chute ! » Aussitôt, des flancs de l’appareil, sortirent trois embarcations qui ressemblaient à des barques sans rames. « Commandant, Monsieur Ardan, montez à bord de la barge numéro 1, les deux tireurs prendront la deuxième. Quant à moi, j’ai deux ou trois choses à régler à bord et je prendrai la dernière ! » Sourd aux protestations, Jules Verne refusa d’embarquer et se précipita vers le poste de pilotage de l’Albatros. Mais il n’eut jamais le temps de prendre la troisième barge. Muets d’horreur, les rescapés virent les deux bombes volantes désintégrer l’Albatros en une détonation apocalyptique.

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