lundi 13 juillet 2015

Episode 1 - La nuit de l'étranger





Il titubait dans la nuit claire, écartant au jugé les buissons et les branches qui venaient lui fouetter le visage. Cette forêt, il la connaissait mais il était incapable d’y retrouver son chemin familier. Que lui était-il arrivé ? Il se rappelait la chute, l’accident, le fossé boueux, la douleur intense. Et maintenant, il avançait dans une obscurité végétale, à la recherche de quelqu’un qui pourrait lui venir en aide mais ne parvenant pas à rassembler les mots qu’il devrait prononcer. »S’il vous plaît, j’ai perdu le …, je suis tombé, là-bas vers…, Au secours, il faut prévenir… Je m’appelle… » A bout de souffle, il s’arrêta soudain sous la lune pâle à l’éclat déchiré par les grands arbres. L’accablement et la fatigue le firent tomber à genoux, les deux mains sur les tempes. « Non, gémit-il, pas ça ! Pas l’amnésie ! » En un sursaut résolu de volonté retrouvée, il concentra ses pensées sur les dernières heures qu’il venait de vivre. Des images fugaces lui vinrent en bouffées :

 « Paris, murmura-t-il, la route, le fleuve… le fleuve… la… la … Loire ! » Le mince sourire qui se dessina malgré lui le quitta aussitôt. Il avait le souvenir des lieux mais aucun autre. Impossible de se rappeler pourquoi il était venu jusque là, ni le moyen de transport qu’il avait utilisé. Et malgré tous les efforts, il ne parvint pas non plus à se rappeler son nom… Il resta un long moment prostré, comme en prière, les yeux fermés sur des larmes qui refusaient de couler. Tout à son désespoir, il ne remarqua pas l’ombre immense qui cacha un instant la lumière de la lune avant de disparaître en un bruit très léger qui évoquait le froissement d’une étoffe de soie sous des doigts délicats.

Ce qui le tira de son épuisement nerveux, ce fut l’odeur âcre dont il fut assailli au moment où la brise se leva. Une odeur désagréable et pourtant familière qui le convainquit de se relever pour en trouver l’origine. Il reprit sa marche difficile dans la forêt jusqu’à distinguer de petits points lumineux au loin, tressautant comme des lucioles. Saisi d’un espoir fou, il se mit à courir malgré la douleur qui le faisait boiter de la jambe droite et il parvint bientôt à la lisière du bois. Il put alors entendre les pulsations d’un ronronnement régulier et métallique qui accompagnait l’odeur, devenue plus forte et entêtante. « Des usines? s’étonna-t-il, ici ? Mais je croyais… »

Un bruissement assourdissant et un souffle violent le jetèrent au sol. La nuit, devant lui, s’illuminait de gerbes de flammes. Des détonations régulières leur faisaient cortège en un ballet démoniaque. Il hasarda un regard et, cette fois, aperçut les ombres gigantesques qui sillonnaient le ciel et s’en allaient semer le chaos là-bas, au-delà de la forêt. Les incendies permettaient maintenant d’y voir comme en plein jour et, la curiosité l’emportant sur la frayeur, il se précipita en dehors du bois. Une scène de cauchemar l’accueillit. A quelques centaines de mètres, se dressait un bâtiment qu’il mit peu de temps à reconnaître. « Oui, s’exclama-t-il, c’est là que je venais ! Pourquoi je ne sais plus, mais c’est là ! » Pourtant quelque chose le troubla. Il se souvenait de ce lieu comme d’un havre de paix et de beauté. Mais, maintenant, autour du bâtiment s’étendait une grande ville industrielle en proie aux flammes. Les orgueilleuses cheminées d’usines continuaient à cracher leurs lourdes fumées comme un défi aux assaillants qui s’éloignaient dans le ciel nocturne après avoir accompli leu œuvre de mort. Et là, trônant au cœur du chaos, il vit dans un décor de pierre et d’acier, se dresser l’altière silhouette du château de Chambord.

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